[Extrait de : Les formes de la communication, Editions Dunod, Paris, 1981, Chapitre 1, p. 1-31 ]

 

 

 

 

Jacques DURAND

 

 

LES DOMAINES DE LA COMMUNICATION

 

La première étape de l'élaboration d'une théorie de la communication consiste à recenser minutieusement les différents domaines dans lesquels ce concept a été appliqué : le langage verbal ou non verbal, les médias et la culture, les télécommunications et l'informatique...

Ne pas craindre le disparate et l'hétérogénéité. Voir ce qu'apporte l'expérience de chacun de ces domaines, en quoi elle enrichit le concept de communication, quels sont les aspects de ce concept qu'elle met en valeur, et ceux qu'elle laisse dans l'ombre. Analyser dans chacun de ces domaines les formalisations théoriques auxquelles il a donné naissance. Examiner en quoi chaque formalisation tire parti d'une expérience particulière, et dans quelle mesure elle est infléchie par des contraintes spécifiques.

Rechercher finalement s'il existe un concept central qui rende compte de l'ensemble de ces pratiques, se demander en somme si le temps est venu d'une théorie générale de la communication.

 

 

Le langage et les systèmes de signification

 

La linguistique

Jusqu'en 1950 la linguistique était affaire de spécialistes. A ce moment-là, elle devint le modèle de référence, le noyau central de la culture : à la suite essentiellement des travaux de Levi-Strauss (l'Anthropologie structurale date de 1958).

A différents niveaux de la vie sociale on découvrait des faits de communication qui fonctionnaient sur le modèle du langage. La linguistique prenait une valeur exemplaire ; elle était le modèle qui rendait compte de tous les faits de communication. Elle avait valeur plus large : elle était la première formalisation pertinente dans le domaine des sciences humaines ; elle était " la plus exacte des sciences humaines et la plus humaine des sciences exactes ".

La classe intellectuelle découvrait la " phonologie " de Jakobson et Troubetzkoy, la " glossématique " de Hjelmslev, l'école américaine de Bloomfield et Sapir. Elle ressuscitait Saussure, Meillet, Grammont. Un peu plus tard apparaissait la linguistique générative, avec Chomsky et Halle.

Le langage était alors considéré comme " le moyen de communication par excellence " [J.L.Aranguren, Sociologie de l’information, Hachette, 1967, p. 12], et la linguistique comme le fondement de la théorie de la communication.

Sans aucun doute le langage tient-il une place importante dans la société, dans nos institutions, dans toute notre vie. Les programmes scolaires lui donnent la première place : l'enfant doit apprendre tour à tour le langage parlé, l'écriture, le vocabulaire, l'orthographe, les structures grammaticales, les techniques d'expression, les langues étrangères.

Une enquête récente sur les budgets-temps [Etude sur l'emploi du temps et les activités des personnes, Centre d'Etude des Supports de Publicité, 1979] indique qu'un Français passe en moyenne chaque jour plus de quatre heures à parler. A tout moment de la journée (entre 9 h et 21 h) le nombre des personnes en train de parler est supérieur à 20 % de la population ; le maximum est atteint à 12 h et à 18 h avec 37 %.

La conversation n'est pas la seule activité qui ait rapport avec le langage : écrire une lettre ou un rapport, lire un journal ou un livre, écouter la radio ou la télévision implique également 1'utilisation du langage oral ou écrit [Berlo, The process of communication, New York, Holt Rinehart & Winston, 1960, p. 1]. Et si l'on admet que notre pensée, nos concepts... sont également structurés par le langage, on peut se demander s'il y a un seul moment de notre vie d'où celui-ci soit absent.

Mais le langage n'est pas pour autant le mode de communication par excellence. Comme le rappelle Morris Halle, " le langage n'est pas d'abord un moyen de communication ; il a trop d'ambiguïtés, de redondances, de traits spécifiques pour être un bon moyen de communication " [Le Monde, 6 décembre 1973].

Le langage verbal coexiste avec d'autres modes de communication. Loin d'être l'origine de tout (" Au commencement était le Verbe "), il trouve probablement en eux son origine.

 

La sémiologie

Saussure [Cours de linguistique générale, Payot, 1916] a eu le sentiment que les méthodes utilisées par la linguistique pour étudier le langage pouvaient aussi bien rendre compte des autres modes de communication : il a lancé le projet d'une " théorie générale des systèmes de signification ", qu'il a nommée " sémiologie ". Ce projet a rencontré un large écho au cours des dernières années, à la suite notamment des travaux de Roland Barthes [" Eléments de sémiologie ", Communications, n° 4, 1964, p.91-135].

On a vu naître ainsi une sémiologie de l'image avec Tardy [Le professeur et les images, P. U. F., 1966] et Bertin [Sémiologie graphique, Mouton/Gauthier-Villars, 2ème édition, 1973], une sémiologie de la publicité avec Péninou [Intelligence de la publicité - Etude sémiotique, R. Laffont, 1972], une sémiologie du vêtement, des objets, des gestes, de la musique, etc.

La définition des rapports entre la linguistique et la sémiologie, entre le langage et les autres systèmes de communication, pose toutefois problème. Deux attitudes s'opposent à cet égard.

Pour les uns, tel Saussure, la langue est " le plus important des systèmes de signification ", mais elle n'est qu'un de ces systèmes, et la linguistique n'est qu'une branche de la sémiologie. Aucun des systèmes de signification n'a la primauté sur les autres ; ils dépendent tous des lois générales de la sémiologie ; ils utilisent chacun les mêmes structures fondamentales, telles que les structures narratives [Claude Brémond, Logique du récit, Ed. du Seuil, 1973] ou les figures rhétoriques [Jacques Durand, " Rhétorique et image publicitaire ", Communications, n° 15, 1970] .

Pour les autres, le langage conserve une primauté sur les autres systèmes de communication, parce qu'il possède des caractéristiques spécifiques (la double articulation) et parce qu'il est nécessaire de faire appel à lui pour décrire ces autres systèmes :

" La communication des messages qui ne sont pas verbaux présuppose l'existence du système verbal ; elle est accompagnée d'ordinaire par des messages verbaux et elle est traduisible en messages verbaux " [R. Jakobson, Interview à la télévision française, 17 mars 1968].

On peut toutefois se demander si toute communication est nécessairement traduisible en messages verbaux : pensons à l'exemple de la musique.

Dans bien des cas l'impérialisme linguistique risque d'enfermer le chercheur dans des impasses. Par exemple Mounin conteste qu'une sémantique structurale soit possible, parce que la mise en rapport de mots tels que " cheval " et " jument " ne peut être fondée sur des données purement linguistiques [Clefs pour la sémantique, Seghers, 1972, p. 77]. Mais le problème se pose en des termes nettement plus simples si l'on admet le recours à d'autres modes de communication, par exemple la représentation visuelle : la structure sémantique est alors clairement affichée au niveau du message.

 

Modèles linguistiques et sémiologiques

Quel est en définitive l'apport de la linguistique et de la sémiologie à la théorie de la communication ? L'apport de la linguistique est considérable mais, parce qu'elle est centrée sur un mode particulier de communication qui est le langage, elle ne couvre pas l'ensemble du champ de la communication : elle explore en priorité les problèmes des codes des messages et laisse dans l'ombre d'autres aspects de ce champ.

Bien qu'elle prétende rendre compte de toutes les formes de la communication, la sémiologie a une orientation analogue à la linguistique : elle est née de la linguistique et elle voit en elle le modèle principal de la communication. De ce fait, elle s'intéresse davantage à la signification qu'à la communication.

 

 

Les communications non verbales

 

Le langage silencieux

La communication entre deux personnes ne se limite pas à des échanges de nature verbale. Même dans le cadre de la communication parlée, la signification peut être infléchie par des éléments de nature paralinguistique, tels que les intonations, les mimiques, les gestes.

Les échanges non verbaux sont si nombreux et si divers qu'on peut les considérer comme un moyen de communication autonome. Les hommes ne parlent pas seulement avec des mots, mais aussi avec leur corps, avec les objets, avec leur organisation de l'espace et du temps : ainsi se constitue ce que Hall a appelé le " langage silencieux " [The silent language, New York, Doubleday, 1959 ; trad. fr., Langage silencieux, Mame, 1973]. Ce langage silencieux présente certains traits du langage verbal, et notamment celui d'être un code en partie arbitraire, différent d'une culture à l'autre [Jacques Corrazé, Les communications non verbales, P.U.F., 1980].

Si l'on admet l'existence d'un tel " langage silencieux ", on est conduit à une conséquence paradoxale, qui est l'impossibilité de ne pas communiquer :

" On ne peut pas ne pas avoir de comportement. Si l'on admet que, dans une interaction, tout comportement a la valeur d'un message, c'est-à-dire qu'il est une communication, il suit qu'on ne peut pas ne pas communiquer, qu'on le veuille ou non. Activité ou inactivité, parole ou silence, tout a valeur de message " [Paul Watzlawick, Janet Helmick-Beavin, Don D. Jackson, Pragmatics of human communication, New York, Norton, 1967 ; trad. fr., Une logique de la communication, Ed. du Seuil, 1972, p.46].

Existe-t-il un rapport entre ce " langage silencieux " et le langage verbal ? On peut voir dans le " langage silencieux " l'origine du langage, ou au moins un mode de communication antérieur au langage - et ceci aussi bien sur le plan de l'espèce (phylogenèse) que sur le plan de l'individu (ontogenèse). On peut aussi considérer le recours par l'adulte au langage non verbal comme un comportement régressif, qui témoignerait d'une incapacité à s'exprimer verbalement : c'est l'impossibilité de communiquer par le langage verbal qui oblige le névrotique à communiquer par le langage muet des symptômes, et qui le conduit à la maladie psychosomatique ou à l'hystérie [Henri Laborit, Le Monde, 16 décembre 1979].

D'où les deux règles classiques de la psychanalyse : une règle de libre expression verbale (tout dire) et une règle d'abstinence (ne rien faire que dire).

Mais l'opacité du système névrotique peut affecter aussi le langage verbal, comme le montre l'exemple du lapsus. L'essentiel de la cure psychanalytique, c'est la prise de conscience et la maîtrise de l'expression ; il reste à savoir si cette maîtrise implique nécessairement la verbalisation.

La psychothérapie postfreudienne a développé des techniques non verbales qui visent à faire émerger les réactions spontanées du psychisme, en évitant de les déformer par l'intellectualisation. Il est généralement prévu que ces exercices soient suivis d'une phase de verbalisation qui permet l'intégration de ce qui a été vécu [G. C. Rapaille et M. Barzach, Je t'aime, je ne t'aime pas, Editions Universitaires, 1974, p. 57]. L'expérience de ces techniques semble toutefois montrer qu'elle peuvent conduire à des changements profonds de la personnalité sans même le relais de la prise de conscience et de la verbalisation.

 

Les communications animales

Un certain nombre de travaux récents ont exploré les moyens par lesquels les membres de diverses espèces animales communiquent avec leurs congénères : les travaux de von Frisch sur les abeilles en sont un exemple [Aus dem Leben der Bienen ; trad. fr., Vie et mœurs des abeilles, Albin Michel, 1955].

Le problème a été posé ici encore des rapports entre ces modes de communication et le langage humain articulé. Des linguistes tels que Benveniste [" Communication animale et langage humain ", Diogène, n° 1, novembre 1952, p. 1-8] et Mounin [Introduction à la sémiologie, Ed. de Minuit, 1970, p. 41-56] ont estimé que le langage humain ne pouvait être assimilé à la communication animale, parce qu'il manque à celle-ci certains traits fondamentaux du langage. Mais il n'est pas niable que, dans un cas comme dans l'autre, il y ait communication.

 

Psychologie et philosophie de la communication

Les psychologues et les philosophes ont proposé des réflexions et des études centrées sur le thème de la communication.

Certains travaux ont analysé les facteurs qui influent sur la qualité de la communication, et ont cherché à définir les conditions qui permettent à celle-ci de s'établir : ils ont fait apparaître l'importance des rôles sociaux, des intérêts des locuteurs, du degré de similitude entre locuteurs, etc.

Une réflexion plus fondamentale a porté sur les aspects philosophiques de la communication : celle-ci nécessite-t-elle la reconnaissance de l'autre comme un être conscient, comme un " alter ego " ? Peut-on étendre le concept de communication et parler d'une " communication avec soi-même " ou d'une " communication avec le monde " ? La communication est-elle un phénomène second situé dans un monde objectif préconstitué, ou un phénomène premier ? Est-ce l'homme qui fait la communication ou est-ce la communication qui fait l'homme?

Ces travaux présentent une certaine parenté avec ceux consacrés à la communication non verbale : dans les deux cas l'étude porte sur les déterminations subies par le sujet, provenant de données objectives (un acquis biologique ou une situation existentielle), et échappant en grande partie à la conscience. Ils s'opposent aux conceptualisations linguistiques et sémiologiques, qui refusent l'ineffable et postulent l'existence de systèmes de signification en partie arbitraires, accessibles à la conscience et susceptibles d'apprentissage.

Mais, pas plus que la linguistique, la psychologie ne peut prétendre fonder à elle seule la théorie de la communication. Les modèles qu'elle propose se caractérisent par le petit nombre de partenaires (deux personnes ou un petit groupe) et par la richesse des relations définies entre ces partenaires. Ces modèles s'intéressent avant tout aux conditions de la communication (en postulant que celle-ci est souhaitable) et aux effets qu'elle produit. Aussi trouvent-ils leurs applications privilégiées dans les professions où il s'agit de communiquer et d'influencer (formation des vendeurs, des enquêteurs, des animateurs, etc.).

 

 

La communication culturelle

 

Les moyens d'expression, tels que l'art et la littérature, se situent à mi-chemin entre la communication interpersonnelle et la communication de masse. Comme les communications de masse, ils suppriment le contact direct entre l'émetteur et le récepteur : la communication s'établit par la médiation d'une œuvre qui circule, avec des délais plus ou moins longs, dans un public plus ou moins vaste. Mais l'œuvre reste fortement marquée par les intentions, les projets, les sentiments de son auteur : elle reste le témoignage d'une personne, adressé à un interlocuteur virtuel.

La culture traditionnelle, qui inclut l'ensemble des moyens d'expression, reste prestigieuse même au-delà du public qui la consomme régulièrement. Elle englobe la littérature (et ses prolongements : l'édition, les bibliothèques,...), les arts plastiques (la création, le commerce des œuvres et des reproductions, le musée), la musique (la composition, la pratique musicale, les concerts, les enregistrements sur disques et cassettes), les spectacles (théâtre, danse), etc. Elle est en outre en relation étroite avec l'enseignement, dont une des fonctions est la transmission de la culture d'une génération à l'autre.

Le principal problème aujourd'hui posé à la culture traditionnelle est celui des rapports qu'elle entretient avec les " communications de masse ", et plus généralement avec la " culture de masse ". Deux attitudes s'opposent à cet égard.

Pour les uns, la culture traditionnelle reste un système de valeurs permanentes ; la " culture de masse " est une sous-culture dont l'analyse n'a qu'un intérêt ethnographique. Les communications de masse concurrencent durement la culture traditionnelle (la télévision détourne de la lecture, etc.) ; dans le meilleur des cas elles assurent à la culture traditionnelle une diffusion élargie, contribuant à élever le niveau culturel d'un public ignorant [Cf. : " Les industries culturelles ", Notes et études documentaires, Documentation française, 15 novembre 1979 ; Patrice Flichy, Les industries de l'imaginaire, P.U.G. / I.N.A., 1980].

Pour les autres à l'inverse, les communications de masse apportent des formes d'expression nouvelles, qui ont une valeur spécifique : elles donnent naissance à une nouvelle culture, qui peut égaler la culture ancienne [Le Center for Contemporary Cultural Studies de l'Université de Birmingham a présenté un parallèle intéressant entre ces deux conceptions : " Le rôle des programmes culturels dans la télévision britannique ", in Essais sur les mass media et la culture, UNESCO, 1971, p. 58-61].

Ces controverses prennent un sens très concret dans le cadre de la politique culturelle car les options prises se traduisent alors en termes de décision ; elles ont en particulier des conséquences financières. Par exemple la loi du 7 août 1974 sur la radiotélévision a décidé que la qualité des programmes serait l'un des éléments pris en compte pour répartir les ressources disponibles entre les quatre sociétés de programme. Mais qu'est-ce qu'un programme " de qualité " ? Est-ce celui qui est conforme à des normes esthétiques (conception traditionaliste) ? ou bien celui qui atteint correctement ses objectifs (conception fonctionnaliste) ? ou bien celui qui satisfait le mieux son public (conception inspirée de la culture de masse) ? [Cf. Jacques Durand, " La mesure de la qualité des programmes de télévision - définition du problème ", Journées d'études de I'I.R.E.P., novembre 1976, p. 83-93.]

Dans un domaine au moins la confrontation de la culture traditionnelle et de la culture de masse peut être féconde : c'est celui de la théorie de la communication. L'analyse des communications de masse a en effet conduit à redécouvrir les anciennes techniques d'expression, telles que la rhétorique [Cf. " Recherches rhétoriques ", Communications, n° 16, 1970], qui peuvent être considérées comme une première ébauche d'une théorie de la communication. A l'inverse l'expérience de la culture de masse peut entraîner un renouvellement dans les méthodes d'étude de la culture traditionnelle : en incitant par exemple à aller au-delà de la biographie des auteurs et de l'analyse des oeuvres, pour s'interroger sur l'étendue de leurs audiences et l'intensité de leurs effets.

Parmi les différents secteurs de la culture, c'est celui de la science qui gagnera le plus à être analysé en termes de communication. Car on regarde trop souvent la science comme un pur rapport entre l'homme et le réel, en méconnaissant qu'elle doit aussi s'insérer dans un dialogue entre des hommes. Pour prendre un exemple, les mathématiques ne sont pas, comme on le croit trop souvent, un langage purement dénotatif : elles ont aussi leur part de rhétorique [Cf. Jacques Durand, " Rhétorique du nombre ", Communications, n° 16, 1970, p. 125-132].

Le développement de la télématique peut modifier les rapports existant actuellement entre les médias et la culture. Le passage du livre aux médias audio-visuels (cinéma, radio et télévision) avait entraîné une certaine passivité de l'utilisateur ; celle-ci provenait avant tout de l'asservissement du public à un déroulement temporel immuable (le spectateur ne pouvait modifier ni l'ordre ni la vitesse de succession des séquences) ; elle résultait aussi du mode de représentation visuel, moins facile à maîtriser et à manipuler que l'écrit.

De nouveaux médias, tels que le vidéotex, renversent ce courant. Ils donnent à leurs utilisateurs un rôle plus actif, en leur permettant la recherche systématique d'une information définie, correspondant à un besoin spécifique ; ils accroissent le rôle de l'écrit et du numérique, et replacent l'image dans des séquences organisées et manipulables : ils revalorisent ainsi d'une certaine façon la culture classique, fondée sur l'écrit et sur la maîtrise intellectuelle. Mais ils exigeront de leurs utilisateurs la pratique de codes abstraits alphabétiques ou numériques et ils leur imposeront des cheminements sur des structures logiques rigoureuses, qui relèvent plus de la culture scientifique que d'une culture littéraire. Ce qu'apportent ces nouveaux médias, ce n'est pas le retour de la civilisation de l'image à la civilisation du livre, mais la consécration de la civilisation du nombre.

 

 

 

 

Les communications de masse

 

Un certain nombre de moyens nouveaux de diffusion se sont développés dans notre siècle. Ils ont des caractéristiques communes, qui les différencient des moyens d'expression classiques : l'intervention d'équipes nombreuses au niveau de la création, l'emploi de techniques élaborées au niveau de la réalisation, la mise en oeuvre simultanée de modes d'expression divers, la dimension considérable du public touché.

Mais le fait le plus important pour nous est le discrédit général qui a longtemps pesé sur l'ensemble des " mass media " dans le public cultivé : c'est seulement à partir du moment où ce discrédit a été progressivement levé que les médias sont apparus dignes d'études. On leur reprochait la " vulgarité " de leurs publics, la " facilité " de leurs sujets, la " nocivité " de leur influence, le caractère " mercantile " de leurs objectifs. Ces jugements ont été progressivement révisés. Tour à tour le cinéma, le jazz, la bande dessinée, la publicité, etc. ont été réintégrés dans le domaine de la culture - et corrélativement, ils sont devenus objets d'étude.

Certains travaux portent sur un seul média : de nombreuses études par exemple ont été consacrées au cinéma dans les années cinquante, et à la télévision dans les vingt dernières années. D'autres travaux à l'inverse prennent en compte un ensemble de médias et proposent des conclusions plus générales. D'une étude à l'autre la liste des médias étudiés diffère; les choix et les exclusions méritent analyse car ils manifestent des différences au niveau des orientations de la recherche, des options théoriques et même des familles de pensée (cf. tableau 1).

 

TABLEAU 1. - Esquisse d'une typologie des médias

 

Supports d’information

Mass

media

Supports de publicité

Audio

visuel

Industries culturelles

Loisirs

Presse

Radio

Télévision

Cinéma

Affichage

Disque

Photographie

Livre

Spectacle

Sports

Tourisme

x

x

x

x

x

x

x

x

x

x

x

x

x

x

x

x

x

x

x

x

x

x

x

x

x

x

x

x

x

x

x

x

x

x

Une première catégorie de travaux ont été centrés sur le concept d'" information ". Menés dans le cadre de recherches historiques ou politiques, ils ont porté d'abord sur la presse, puis sur la radio et la télévision ; chacun de ces médias était considéré alors comme un support d'information politique ou de propagande. Ces analyses se sont exercées principalement au niveau des contenus et des effets [Cf. Fernand Terrou, L’information, P.U.F., 1962 - et Bernard Voyenne, L’information aujourd’hui, Armand Colin, 1979].

Un deuxième courant, d'inspiration sociologique, a élargi le champ de l'étude en prenant en compte l'ensemble des moyens de diffusion de masse : la presse, la radio et la télévision, mais aussi le cinéma, le disque, etc. L'accent a été mis ici sur l'importance des moyens engagés au niveau de la production et sur le caractère hédoniste des satisfactions apportées au public : deux aspects exprimés de façon concise par les termes " industrie de la distraction " [Cf. Olivier Burgelin, La communication de masse, S.G.P.P., 1970].

Un troisième courant définit un domaine beaucoup plus large, en s'intéressant à l'ensemble des activités de loisirs : les médias, mais aussi le livre, les spectacles, le sport, le tourisme, etc. Le champ de référence n'est plus alors la vie politique (comme dans le premier groupe) ou l'activité économique (comme dans le deuxième), mais la vie quotidienne des individus [Cf. Joffre Dumazedier, Vers une civilisation du loisir, Ed. du Seuil, 1962].

Le domaine des " supports de publicité " recouvre à peu près celui des communications de masse (compte tenu de médias supplémentaires tels que l'affichage, la publicité sur le lieu de vente, etc.), mais chaque média n'est étudié qu'en fonction de ses aptitudes à transmettre les messages de publicité. Ce qui explique que l'accent ait été mis ici presque exclusivement sur la recherche sur les audiences [Cf. Roger Barton, Media in advertising, New York, Mc Graw Hill, 1964].

Un terme a été fréquemment utilisé depuis quelques années c'est celui d'" audio-visuel ". Mais il a été pris selon les cas dans deux sens relativement différents. Dans certains cas il désigne une partie des moyens de communication de masse, ceux qui utilisent de façon privilégiée le son et l'image (la télévision, la radio et le cinéma, par opposition à la presse) : c'est ainsi que la réforme du service public de la radio-télévision a donné naissance à un " Haut-conseil de l'audio-visuel " (en 1972) puis à un " Institut national de l'audio-visuel " (en 1974). Dans d'autres cas ce terme désigne un ensemble d'appareils et de techniques centrés sur le traitement du son et de l'image : la photo et le cinéma, le disque et la vidéo, etc. (exemple : le salon " Audio-visuel et Communication ") ; les applications envisagées alors sont moins les grands médias de masse que les utilisations localisées ou même individuelles (l'animation d'une exposition ou d'un congrès, etc.).

Au cours des années récentes, une grande attention a été portée au développement des nouveaux médias (télédistribution, satellites de diffusion, vidéocassettes et vidéodisques, vidéotex, etc.). A certains égards ceux-ci apparaissent comme un prolongement des médias classiques : les réseaux câblés et les satellites permettent d'offrir aux téléspectateurs et auditeurs un choix accru de programmes ; les vidéocassettes les libèrent en outre des contraintes horaires des stations, etc. Et de fait le développement de ces nouveaux médias a été partiellement pris en charge par les institutions déjà responsables des médias traditionnels (les organismes de radio et de télévision, les distributeurs d'équipements audiovisuels, etc.). Mais pour une autre part les nouveaux médias jettent des liens avec d'autres secteurs de la communication : les télécommunications, l'informatique, l'équipement de bureau... Ils font éclater les cloisonnements entre les activités et ils bouleversent les structures professionnelles et institutionnelles.

Quelle est la contribution de la recherche sur les mass media à la théorie de la communication ? Les modèles élaborés ici [Cf. G. Gerbner, " Toward a general model of communication ", Audiovisual communication Review, 1958, n° 3, p. 171-199] sont étroitement liés au domaine où ils sont nés, et aux aspects les plus transitoires de ce domaine. Ils se situent essentiellement au niveau des audiences (en cherchant à tirer les conséquences de la dimension du public touché) et au niveau des effets (en prenant en compte principalement les objectifs des émetteurs). Ils ignorent d'autres aspects du processus de communication : la communication réciproque (dialogue), la recherche active d'information, le stockage de l'information dans des mémoires, etc.

Les communications de masse représentent seulement un stade dans le développement historique des communications. A leur origine, c'est par rapport aux moyens d'expression traditionnels qu'elles ont dû se définir : elles ont entretenu avec eux des rapports complexes, faisant alterner le respect et l'indifférence, la plagiat et l'hostilité. Aujourd'hui le développement de nouveaux moyens de diffusion remet en cause leurs fonctions et leurs structures : le contenu des modèles théoriques devra évaluer de semblable façon.

 

 

 

 

 

 

La communication artificielle : télécommunication et télématique

 

Les techniques modernes ont permis le développement des communications de masse, mais elles ont aussi offert des moyens nouveaux pour les communications bilatérales (entre deux individus ou entre deux institutions), en supprimant les obstacles liés aux distances.

Curieusement les sociologues, qui ont analysé minutieusement les mass media, n'ont pas apporté une grande attention aux télécommunications. Ce secteur a pourtant un volume d'activité comparable et une importance sociale aussi grande [Selon Richard L. Meier, les " mass media " représentaient aux Etats-Unis en 1960 un chiffre d'affaires de 12,7 milliards de dollars, et les postes et télécommunications 12,1 milliards. En France en 1980 le chiffre d'affaires des télécommunications est de 44 milliards de francs et celui de la poste de 20 milliards, alors que le budget de la radio-télévision est de 5,5 milliards]. Le désintérêt des chercheurs peut s'expliquer par le fait que les contenus échangés par le canal des télécommunications sont moins prestigieux et moins accessibles que ceux des mass media.

De la même façon le développement des moyens de traitement et de transmission de l'information au sein des entreprises a eu de profondes répercussions, aussi bien au niveau de l'activité économique que de la vie quotidienne de millions de travailleurs, sans que la recherche y ait porté grand intérêt ; sans doute la machine à écrire était-elle un instrument moins évocateur que la caméra de cinéma ou le récepteur de télévision.

Les télécommunications, l'informatique et les médias tendent aujourd'hui à se conjuguer pour donner naissance à des moyens de communication nouveaux. Ces nouveaux médias combinent de façons diverses trois éléments : un instrument de transmission (le téléphone), un instrument de calcul (l'ordinateur), un instrument d'affichage (le téléviseur).

Si l'on veut mettre un peu d'ordre dans le foisonnement des projets, le classement le plus intéressant ne partira pas des caractéristiques techniques, mais plutôt des fonctions remplies par les médias et des structures institutionnelles ou ils se situent (cf. tableau 2).

 

TABLEAU 2. - Les nouveaux médias

 

Le marché des particuliers

Le marché des institutions

Télé-diffusion

- par câble

- par onde

Télédistribution

Satellite de diffusion

Vidéotransmission

id.

Télé-communication

- par câble

- par ondes

Téléconvivialité, Télécopie, Visiophone

Radio-téléphone, Citizen Band

Téléconférence, Télécopie, Visiophone

Radio-téléphone, système d'appel (EUROSIGNAL)

Télématique

- par câble

 

- par ondes

Télédistribution interactive (QUBE), Vidéotex interactif (TÉLÉTEL)

Vidéotex unidirectionnel (ANTIOPE)

Bases de données et Banques de données

 

id.

Équipements autonomes

(" Privatique ")

Electronique domestique :

- vidéo cassettes

- vidéo disques

- vidéo jeux

- ordinateur domestique

- etc.

Bureautique :

- traitement de texte

- stockage de l'information

- etc.

Du point de vue de la demande, les applications des nouveaux médias se répartissent en deux catégories : celles qui s'adressent au marché des institutions (entreprises, administration...) et celles destinées aux particuliers. Ces deux marchés s'opposent à la fois par la nature de leurs besoins et par leurs possibilités financières.

Du point de vue de l'offre, les nouveaux médias se répartissent en quatre grandes familles :

Au niveau des particuliers ces appareils élargissent l'équipement traditionnel des ménages (récepteurs de radio et de télévision, électrophones, appareils de photo, etc.) en leur offrant des moyens supplémentaires de conservation et de traitement de l'information. Au niveau des institutions, les nouveaux appareils prolongent les équipements de bureau classiques (machines à écrire et à calculer, appareils à photocopier, etc.) ; une discipline nouvelle, la " bureautique ", apporte une réflexion sur l'ensemble des problèmes de reproduction, de stockage et de transmission de l'information au sein des entreprises.

A défaut d'études sociologiques, le secteur des télécommunications a suscité des recherches approfondies, telles que la théorie de l'information et la cybernétique, qui posent les bases d'une " théorie de la communication artificielle ".

Faut-il voir là, comme le pensent certains, le fondement de la théorie générale de la communication ? Sans doute le domaine de la communication artificielle est-il propice à la conceptualisation : l'élaboration des langages artificiels permet de s'affranchir des irrationalités des langages naturels ; elle conduit à des problèmes bien définis et faciles à formaliser. Dans certains cas les concepts élaborés dans l'étude des langages artificiels ont pu être appliqués avec profit aux langages naturels.

Mais ces transpositions doivent être faites avec prudence. G. Mounin a critiqué par exemple l'usage excessif que l'on a fait de la notion de " code " : selon lui le langage ne se réduit pas à un code [Georges Mounin, Introduction à la sémiologie, Ed. de Minuit, p. 77-86].

Dans bien des cas à l'inverse le langage naturel est à l'origine des concepts utilisés dans l'élaboration des langages artificiels ; c'est dans la pratique intuitive de la langue naturelle que les techniciens les ont inconsciemment puisés :

" C'est la langue naturelle, c'est la langue qui admet les métaphores et les métonymies, qui est la pré-condition nécessaire des découvertes scientifiques " [R. Jakobson, Interview à la télévision française, 13 mars 1968].

Le développement des nouveaux médias fait apparaître clairement l'insuffisance des modèles théoriques fondés sur l'expérience de la communication de masse. Mais les modèles élaborés dans le domaine des télécommunications ne donnent, eux non plus, qu'une vision partielle du processus de communication : ils sont centrés sur les problèmes techniques de la transmission et ils privilégient deux éléments du système de communication : le canal et le code.

 

 

Les communications sociales

 

La culture, les communications de masse et les télécommunications peuvent être considérées comme des secteurs particuliers au sein d'un champ plus vaste, qui est celui des communications sociales. Ce concept englobera également des activités telles que l'enseignement, les votes politiques, les sondages d'opinion, les rites sociaux, etc.

Le champ de la communication sociale apparaîtra ainsi comme très étendu : dans tous les secteurs de la vie sociale on pourra déceler des activités de communication. Selon Claude Lévi-Strauss,

" on peut interpréter la société dans son ensemble en fonction d'une théorie de la communication ; (... ) la communication s'opère au moins à trois niveaux : communication des femmes, communication des biens et services, communication des messages ; par conséquent, l'étude du système de parenté, celle du système économique et celle du système linguistique offrent certaines analogies " (Claude Lévi-Strauss, Anthropologie structurale, Plon, 1958, p. 95 et 326).

Edward T. Hall observe de même : " La culture est communication et la communication est culture ". Et il dénombre dix systèmes primaires de communication au sein de la vie sociale : l'interaction, l'association, la subsistance, la bisexualité, la territorialité, la temporalité, la connaissance, le jeu, la défense, l'exploitation de la matière [Edward T. Hall, Le langage silencieux, Mame, 1973, p. 56, 205 et 210-211].

Tous les secteurs de la vie sociale peuvent être analysés en termes de communication - ce qui ne signifie pas nécessairement que la société ne soit que communication.

A l'inverse, toute activité individuelle de communication peut prendre un sens social. Le passage de la communication individuelle à la communication sociale peut être décomposé en trois stades successifs :

- au premier niveau, il y a simple coexistence entre les communications individuelles ; l'aspect social de ces communications tient seulement à leur multiplicité ; le social est ici une réalité purement statistique ;

- au deuxième niveau, la communication individuelle prend une dimension sociale parce qu'elle est reprise et amplifiée par un moyen social de communication (notamment par les mass media) ;

- au troisième niveau, une communication spécifiquement sociale apparaît : la communication est liée à des règles, à des institutions ; un langage codifié s'élabore qui se distingue par son caractère normatif de l'expression individuelle spontanée.

Le tableau 3 propose une application de cette grille dans différents secteurs de la vie sociale.

Tableau 3. - Communication individuelle et communication sociale

! Champs de la communication

Niveaux de

socialisation de la

communication

Education

Politique

Economie

Espace

Comporte-ment

Sexualité

0. Communication individuelle

éducation familiale

opinions individuelles

dialogue acheteur-vendeur

relations de voisinage

comporte-ment individuel

relations sexuelles

1. Addition des communications individuelles

dialogue entre générations

opinion publique

marché

relations intra-urbai-nes et inter-urbaines

comporte-ment de foule

mœurs sexuelles

2. Reprise de la communication individuelle dans les mass media

radio-télévision éducative

sondages d’opinion

information économique

publicité

radio-guidage

mode

courrier du cœur, porno-graphie

3. Communication spécifiquement sociale

école, université

votes

langage des objets

signalétique urbaine et routière

rituels, jeux, sports

strip- tease, mariage

 

 

 

La communication pédagogique

Les institutions éducatives occupent une place importante au sein de la société : une grande proportion des individus (un Français sur quatre) y sont engagés, soit comme enseignants, soit comme élèves ; le volume d'activité correspondant est considérable, et il dépasse le chiffre d'affaires des autres secteurs de la communication.

Par exemple aux Etats-Unis en 1960 le volume d'activité de l'enseignement représentait 23,4 millions de dollars, contre 12,7 pour les mass media et 12,1 pour les postes et télécommunications [Richard L. Meier, Croissance urbaine et théorie des communications, P.U.F., 1972, p. 24-25]. En France, le budget total des ministères de l'Education nationale et des Universités (qui ne recouvrent pas l'ensemble des dépenses de formation) représentait en 1978 74 milliards de francs, soit 19 % du budget de l'Etat et 3 % du produit national brut [I.N.E.D., Population et sociétés, mai 1980].

La fonction du système éducatif est la transmission de l'expérience acquise d'une génération à l'autre. L'existence des institutions éducatives (qui se situent au niveau 3 de notre grille) ne doit pas faire oublier que cette fonction est assurée également par d'autres voies : l'éducation familiale d'une part (niveau 0), les autres moyens de communication d'autre part (niveau 2) ; on rappellera notamment le rôle éducatif des canaux culturels (édition scolaire), des mass media (radio et télévision éducatives, cassettes), des moyens de liaison directe (enseignement par correspondance), etc.

Un certain nombre d'ouvrages ont analysé la place de l'éducation dans la société et ses aspects économiques , ou se sont interrogés sur ses finalités . Mais les travaux les plus intéressants pour nous sont ceux qui étudient les méthodes pédagogiques en se référant aux concepts de la communication : ils étudient l'audience, les contenus, l'efficacité des messages, etc. .

Ces recherches restent modestes, mais au bon sens du terme : elles ne visent qu'à résoudre des problèmes spécifiques, sans prétendre poser les bases d'une théorie générale de la communication.

 

La communication politique

Au niveau le plus élémentaire, la communication politique est constituée par ce que pensent et disent les membres d'une société, c'est-à-dire par l'opinion publique (niveau 1). Des techniques précises (enquêtes par sondage) ont été mises au point pour connaître l'état de celle-ci à un moment donné. Des théories et des modèles ont été élaborés pour rendre compte de la manière dont elle évolue au cours du temps (théorie des rumeurs, processus de contagion,...).

La description de l'opinion publique par les sondages peut être reprise et diffusée au moyen des mass media : la prise de conscience qui s'opère ainsi d'un état de l'opinion est un fait social de second ordre.

Les institutions politiques donnent naissance en troisième lieu à des communications spécifiques : communications des citoyens vers le pouvoir (votes), des pouvoirs vers les citoyens (propagande, législation) , la communications entre les Etats (diplomatie) , etc.

La vie politique ne doit pas être analysée seulement en termes de coopération, mais aussi en termes de crises et de conflits. Et la violence peut souvent être interprétée comme une forme de communication . Une grève ou une manifestation peut être un moyen d'exprimer l'opinion d'un groupe ; un acte terroriste peut avoir pour but d'accéder aux mass media pour diffuser une information; la guerre elle-même peut être un moyen de communiquer :

" Le déploiement des forces, le budget de la défense et les décisions concernant les armes ne sont plus uniquement des préparatifs de guerre, se sont des moyens que nous employons pour communiquer avec le Bloc soviétique " [Thomas C. Schelling, in La guerre nucléaire, Stock, 1965, p. 256].

 

Communications et activité économique

La communication fondamentale de l'économie marchande est celle qui s'établit entre un acheteur et un vendeur. L'addition des relations entre acheteurs et vendeurs donne naissance au marché étudié par l'économie classique : dans le cadre de ce marché un dialogue global s'instaure entre offre et demande (niveau 1). Le développement des formules modernes de production et de distribution aboutit à la suppression du dialogue direct producteur-consommateur ; un substitut de dialogue est alors établi par la publicité sur le canal des mass media (niveau 2). Les échanges économiques donnent enfin naissance à une communication plus spécifiquement sociale : des significations s'investissent dans les objets, à l'occasion de leur production, de leur possession, de leur consommation (niveau 3) .

La sémiologie de la publicité a montré par exemple que dans l'analyse du contenu des annonces il convenait de distinguer deux niveaux de signification : le système des objets d'une part (niveau 3), le discours sur les objets d'autre part (niveau 2).

 

La communication et l'espace

La concentration de la population dans un espace restreint (agglomérations urbaines) se traduit par un intensification des communications. Chacun des individus est mis en relation avec un plus grand nombre de ses semblables (niveau 1) ; il reçoit par ailleurs les multiples messages que lui propose le cadre urbain : les signaux, les édifices, les paysages urbains (niveau 3) ; des études sémiologiques ont analysé ces communications spécifiques liées au cadre urbain .

La société moderne se caractérise par ailleurs par une intensification des relations à des distances de plus en plus grandes. L'éloignement crée un besoin de relations : moyens de transfert d'information et moyens de transport sont en compétition pour répondre à ce besoins (et il est caractéristique que le même mot de " communication " ait pu désigner les uns et les autres). Les télécommunications ont l'avantage d'être moins coûteuses : selon l'Université Cornell, huit heures de voyage en Boeing 747 dépensent huit fois plus d'énergie qu'une conversation de même durée par vidéo-téléphone . A l'inverse, les moyens de transport permettent de créer une relation plus complète .

Les transports, qui peuvent à certains égards être considérés comme des moyens de communications, suscitent eux-mêmes le besoin de communications spécifiques. Ce qui caractérise avant tout la situation des gens qui circulent, c'est en effet le manque d'information. L'homme au volant de sa voiture est isolé, il a peu de moyens d'être informé des conditions de la circulation et de communiquer avec les autres conducteurs. Aussi de nombreuses solutions ont-elles été imaginées pour pallier ce manque : les signaux placés le long des routes, les messages diffusés par les stations de radio, les feux de direction des véhicules, les canaux de radio spécialisés dans le dialogue entre conducteurs (Citizen bands), etc.

 

Comportements, rites et jeux

Les actes et les comportements sont pour l'individu un moyen de communication extra-linguistique, mais c'est souvent dans un cadre social qu'ils prennent leurs sens :

- au premier niveau la communication sociale nait de l'addition des comportements individuels ; l'exemple typique est celui des phénomènes de foule, étudiés au siècle dernier par Gustave Le Bon ;

- au deuxième niveau, les comportements individuels font l'objet de descriptions ou de prescriptions dans les mass media : c'est le cas par exemple de la mode (dans la mesure où la presse de mode reprend et amplifie des comportements nés dans certaines catégories sociales) ;

- au troisième niveau, les comportements viennent s'inscrire dans un code social, dans un rituel explicite lié à des institutions ; les jeux peuvent être considérés comme la forme la plus pure de ces rituels .

Parce qu'ils obéissent à des règles simples et bien codifiées, les jeux offrent un terrain favorable à l'analyse et à la formalisation. On a cherché dans les jeux des modèles qui rendent compte des comportements sociaux (par exemple des situations de conflits) . Les modèles de jeux restent toutefois partiels : ce sont des modèles bipolaires centrés sur ce que savent, disent et font les deux partenaires ; ils ne peuvent rendre compte de l'ensemble des processus de communication.

 

Sexualité et communication

La relation sexuelle est une forme de communication entre individus, mais elle est plus que cela : c'est probablement en elle, plus encore que dans le langage, qu'il faut chercher l'origine de la communication. Car la sexualité est, au niveau biologique, la seule activité qui crée des relations nécessaires entre les êtres .

Au sein de la société, les comportements sexuels des divers individus, en s'additionnant, donnent naissance aux " mœurs sexuelles ", qui ont été analysées dans de grandes enquêtes telles que celles d'Alfred C. Kinsey aux Etats-Unis ou de Pierre Simon en France .

La sexualité peut être objet de communications linguistiques, au niveau individuel (correspondances, petites annonces, graffiti) ou au niveau des mass media (pornographie) .

Elle peut aussi donner naissance à un code social spécifique, illustré aussi bien par le langage codé du strip-tease que par les règles matrimoniales .

 

 

Les communications hypothétiques

 

La communication trouve ses limites dans la matière, l'espace, le temps, la mort, etc. L'homme a cherché à de nombreuses reprises à aller au-delà de ces limites et à établir des communications qui paraissaient jusque-là irréalisables, telles que la communication directe entre les consciences (télépathie), le dialogue avec les animaux ou les plantes, le voyage dans les temps passés et futurs, la relation avec les extra-terrestres ou les morts .

Ces tentatives se situent à des degrés divers de réalité : les unes s'inscrivent dans le cadre d'une recherche proprement scientifique ; d'autres reposent sur des postulats invérifiables ; d'autres enfin se présentent comme des œuvres purement imaginaires.

Mais, comme l'enseignent les techniques de créativité, même les propositions imaginaires méritent examen car elles peuvent suggérer des solutions nouvelles aux problèmes concrets.

Les " communications hypothétiques " posent un premier problème, qui est celui de la possibilité matérielle de leur réalisation. Mais au-delà elles posent une intéressante question théorique, qui est celle de la transmission du code : dans quelle mesure le récepteur peut-il recevoir simultanément un message et le code nécessaire à son déchiffrement ?

Si nous voulons par exemple adresser un message aux habitants des autres planètes, comment pourrons-nous en même temps leur apprendre le langage dans lequel celui-ci est écrit ? Ce problème (dont Charles Cros avait conscience) est souvent méconnu. Par exemple le message placé dans la sonde spatiale " Pioneer 10 " a peu de chance d'être compris de ses éventuels récepteurs car sa lecture suppose la connaissance des conventions graphiques et culturelles qui nous sont propres .

Et pourtant, loin d'être hypothétique, ce problème a une actualité très immédiate : car il se pose chaque fois qu'un enfant apprend notre langage. Par quel processus, à partir de quelles expériences, mais aussi de quels éléments innés, l'enfant peut-il non seulement apprendre le sens du langage mais déjà comprendre que le langage a un sens . Apprentissage qui s'est révélé possible même dans le cas extrême d'un enfant sourd et aveugle (Helen Keller).

 

 

Esquisses d'une théorie générale de la communication

 

Dans les pages précédentes, sept champs d'application ont été définis. Tous ont été l'objet d'études approfondies, mais le plus souvent indépendamment les uns des autres, par des chercheurs différents utilisant chacun sa propre discipline (tableau 4).

 

 

 

 

 

 

 

Tableau 4. - Les sept champs d'application de la théorie de la communication

_____________________________________________________________________________________________

Nature de la Discipline ... centrés

Champs communication privilégiée Modèles... sur...

Langage Communication Linguistique bipolaires le message

interpersonnelle

linguistique

Langage Communication Psychologie bipolaires les partenaires

silencieux interpersonnelle

non linguistique

Moyens Diffusion des Rhétorique multipolaires le message et

d'expression œuvres le code

littéraires

et artistiques

Communi- Diffusion Sociologie multipolaires les audiences

cations de la culture

de masse de masse

 

Télécommuni- Communication Mathéma- bipolaires le canal et

cations à distance tiques le code

entre individus

ou institutions

Communica- Communication Sociologie multipolaires les effets

tions sociales globale

institutionnalisée

Communica- Réalisation d'une Créativité bipolaires le canal et

cations hypo- communication le code

thétiques impossible

______________________________________________________________________________________________

 

A plusieurs reprises toutefois les modèles élaborés dans un secteur ont été réutilisés dans d'autres domaines d'application. La sémiologie par exemple a appliqué les concepts linguistiques dans les domaines de la communication non verbale ou des communications de masse ; les mêmes concepts ont été appliqués par Lévi-Strauss aux communications sociales. La théorie mathématique de l'information a eu un grand succès et elle a été appliquée successivement à la théorie du langage , aux mass media , à la psychologie de la communication , etc.

Un certain nombre de modèles ont pu être proposés comme fondement d'une théorie générale de la communication. Mais ils ont été élaborés dans un champ particulier d'application et ils traduisent les conditions spécifiques de la communication dans ce domaine. Le meilleur moyen de faire apparaître les limitations de ces modèles est de faire l'inventaire, non des concepts qu'ils utilisent, mais de ceux qu'ils ne mentionnent pas.

La formule célèbre de Lasswell " Qui dit quoi, à qui, par quel canal, avec quel effet? " [Lasswell, " The structure and function of communication in society ", in Bryson, The communication of ideas, New York, Harper, 1948] a pu être considérée comme définissant le programme général des recherches dans le domaine des communications de masse, et plus généralement de toutes les formes de communication. Mais, si l'on s'en tient littéralement aux termes de cette formule, on constate que c'est un modèle purement verbal (et non mathématique) qui implique une communication également verbale. C'est un modèle bipolaire (mettant en relation deux partenaires), à sens unique (l'un parle et l'autre se tait), qui privilégie les objectifs de l'émetteur et fait du destinataire un récepteur passif. Bien que ces limitations soient en partie rhétoriques (en particulier en ce qui concerne le nombre des destinataires), une telle formule risque d'orienter la recherche dans une direction trop particulière.

Un autre modèle célèbre est celui de Shannon. Les concepts qu'il a proposés (par exemple ceux d'émetteur et de récepteur, de canal et de code...) ont été largement utilisés au-delà du domaine restreint des télécommunications. Mais ce modèle aussi a ses limites : il met l'accent sur les instruments techniques de la communication (le canal, les dispositifs d'encodage et de décodage, etc.) et il est frappant que le message n'y figure que de façon marginale.

 

Source

d'information ð Emetteur ð ð Récepteur ð Destinataire

Message Signal Signal reçu Message

ñ

Source de bruit

 

Fig. 1. - Le schéma de la communication selon Shannon et Weaver

 

Le schéma de Shannon est souvent cité, avec parfois des modifications destinées à l'adapter à des applications nouvelles. Par exemple A. Moles insère dans le schéma les répertoires de signes de l'émetteur et du récepteur ; reprenant une idée de W. Schramm, il représente ces deux répertoires par deux cercles qui se coupent : l'intersection représente le répertoire commun aux deux locuteurs, celui qui permettra une communication effective .